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Une étude pluridisciplinaire explique les altérations de La Tentation de saint Antoine de Dalí


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©️ ULiège

Dans le cadre du projet FED-tWIN Face-to-Face, une équipe pluridisciplinaire associant le Centre Européen d’Archéométrie (Université de Liège, ULiège), les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (MRBAB), le CNRS–Sorbonne Université et l’Université Ca’ Foscari de Venise publie une étude sur l’état de conservation de La tentation de saint Antoine (1946) de Salvador Dalí, oeuvre majeure conservée aux MRBAB depuis 1965.

Cette recherche montre que les variations d’aspect observées aujourd’hui (transparences irrégulières, perte de matière liant, rugosité) ne relèvent pas uniquement d’intentions esthétiques : elles correspondent à des phénomènes de dégradation initiés très tôt, probablement dès le séchage et la maturation des couches picturales, et visibles avant même l’acquisition du tableau en 1965.

 

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© Salvador Dali, The Temptation of Saint Anthony (1946), Royal Museums of Fine Arts of Belgium, Brussels / photo : J.Geleyns - Art Photography, © Fundación Gala - Salvador Dali / SABAM Belgium

Depuis plusieurs décennies, certaines zones du tableau, en particulier la figure de saint Antoine, son rocher, des éléments architecturaux (dont l’Escurial), un ange, ainsi que des détails de la procession d’éléphants, présentent une apparence hétérogène : brillance inégale, transparence accrue et surface “croûtée” ou micro-fissurée. L’enjeu était double : trancher entre effet recherché par Dalí ou altération matérielle, et identifier les matériaux et mécanismes responsables de l’altération.

Pour y parvenir, l’équipe a combiné analyses scientifiques multi-techniques menées in situ au musée et archives photographiques (clichés historiques de 1947 et 1965). L’étude a combiné une large palette d’outils d’imagerie et d’analyse, notamment :

  • photographie haute résolution en lumière visible et UV, et microscopie numérique,
  • cartographie élémentaire MA-XRF (macro-fluorescence X),
  • spectroscopies Raman et FT-IR,
  • diffraction des rayons X (XRD),
  • et Py-GC-MS (pyrolyse–chromatographie en phase gazeuse–spectrométrie de
    masse) sur micro-prélèvements ciblés.

Cette approche combinée a permis d’observer à la fois la distribution des pigments, la stratigraphie (superposition des couches) et les produits de dégradation.

 

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La comparaison entre une photographie de 1947, une actuelle et une sous UV du tableau met en évidence une augmentation notable de la transparence dans certaines zones. Ces altérations concernent des éléments spécifiques, réalisés lors des dernières étapes de la peinture. Les zones affectées présentent des irrégularités de surface, avec une transparence inégale et une texture plus rugueuse. Sous lumière ultraviolette, elles montrent une luminescence bleu-blanchâtre distincte, contrairement aux zones voisines plus violacées. Ce contraste de luminescence suggère une altération du liant utilisé dans ces parties du tableau.

© La photo de 1947 provient du Fonds Émile Langui, Archives de l’Art contemporain en Belgique. Les deux autres ont été réalisées par l’équipe du Centre Européen d’Archéométrie de l’ULiège.

Des changements d’aspect survenus dans les 20 ans suivant l’exécution

La comparaison des documents photographiques montre que l’augmentation de transparence et certaines modifications visuelles étaient déjà présentes avant 1965, ce qui indique une dégradation précoce, probablement amorcée pendant la polymérisation et le durcissement des films de peinture, plutôt que par un simple vieillissement lent sur plusieurs décennies.

En outre, sous UV, les zones altérées présentent une luminescence bleuâtre-blanche très caractéristique, distincte du reste de la surface picturale, cohérente avec une altération du liant en contexte de blanc de zinc.

Les analyses ont identifié des pigments tels que : blancs de zinc (ZnO) et de plomb (cérusite/hydrocérusite), noir de carbone, pigments terreux, bleus au cobalt et céruléum, verts au chrome, outremer, jaune de strontium, ainsi qu’un apprêt contenant du dioxyde de titane (anatase) et anhydrite.

Résultat important de l’analyse, les cartographies MA-XRF ont montré une corrélation spatiale entre les zones visiblement altérées et la présence de blanc de zinc, mais avec certaines nuances :

  • les altérations concernent surtout des couches riches en ZnO posées au-dessus de
    couches au blanc de plomb,
  • alors que des passages contenant du ZnO directement sur l’apprêt ne présentent pas
    de dégradation.

L’étude a mis aussi en évidence, dans certaines zones sous-jacentes au blanc de plomb, des indices de problèmes de séchage/prise pouvant favoriser la mobilité ionique et les interactions entre couches.

L’ambre, « médium sublime » de Dalí… et facteur clé de dégradation

Au-delà des pigments, la recherche confirme également un élément central de la pratique de Dalí : l’usage d’un médium à base d’ambre (résine fossile). Par Py-GC-MS, les scientifiques ont détecté l’acide succinique, marqueur caractéristique de l’ambre baltique, et rapprochent ces résultats d’échantillons de solutions historiques associées aux recettes du fabricant belge de couleurs pour artistes Jacques Blockx.

Dans des écrits, Dalí évoque l’ambre comme le véhicule le plus précieux, parlant d’un médium « sublime ». Davantage concentré dans les couches finales, l’ambre semble avoir joué un rôle clé dans le processus de dégradation.

Rôle d’une contamination au chlore

L’étude envisage enfin l’influence de la présence de chlore détectée sur l’ensemble de la surface et jusque sur le cadre d’origine, ce qui plaide pour une contamination environnementale. Les concentrations les plus fortes coïncident avec des zones riches en ZnO, blanc de zinc. Les chercheurs évoquent un scénario plausible d’exposition à des sels chlorés (milieu marin) lors du transport transatlantique de l’œuvre peu après sa présentation à New York, à un moment où certaines couches pouvaient être encore en cours de séchage.

Les analyses réalisées dans le cadre de cette étude confirment que l’œuvre ne court aujourd’hui plus aucun risque : les dégradations observées se sont produites très tôt, avant même son acquisition par les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique. Elles résultent d’une combinaison particulière de facteurs : interactions entre différentes couches picturales, utilisation d’un médium à base d’ambre et exposition à un environnement chloré. Ces processus étant désormais stabilisé, aucune mesure particulière n’est nécessaire pour la présentation du tableau au public.

En tant que joyau de la collection muséale, l’œuvre pourra à nouveau être admirée par les visiteurs des musées royaux lorsqu’elle sera réintégrée dans le nouveau parcours du visiteur.

« Les dégradations se sont produites très tôt dans la vie de l’œuvre et sont aujourd’hui stabilisées : il n’y a aucun risque pour sa présentation au public », souligne Catherine Defeyt, historienne de l’art, chercheuse au Centre européen d’archéométrie de l’ULiège et chercheuse FED-tWIN Face-to-Face au sein des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (MRBAB).

« Cette recherche éclaire aussi la technique de Dalí : son recours à l’ambre, qu’il considérait comme un médium “sublime”, a joué un rôle inattendu dans l’évolution du tableau », note David Strivay, professeur à la Faculté des Sciences et chercheur au Centre européen d’archéométrie de l’ULiège.

 

 

En tant qu’établissement scientifique fédéral, les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique étudient et valorisent un patrimoine scientifique, artistique et historique exceptionnel. À ce titre, Francisca Vandepitte, conservatrice de l'art moderne au sein de l'institution, salue la double approche de cette étude qui a permis de répondre aux exigences de conservation : « Un lien étroit a été établi entre les analyses matérielles et techniques réalisées en laboratoire et les recherches classiques en histoire de l’art menées dans les archives et les bibliothèques. Les signes de vieillissement inhabituels observés dans la couche picturale s’expliquent par la nature propre de l’œuvre et par son histoire. À présent, ces altérations se sont stabilisées, garantissant aux visiteurs la possibilité de continuer à apprécier pleinement l’œuvre à l’avenir. »

Référence

L’étude Early Degradation Behavior of Amber-Based Paint Layers in The Temptation of St Anthony by Salvador Dalí a été publiée le 22 février 2026 dans la revue Heritage. Citation de la source : Heritage 2026, 9(2), 85

Contacts 

Centre Européen d’Archéométrie (CEA), ULiège

Pr David Strivay
Catherine Defeyt

Publié le

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