Vanessa Wijngaarden, anthropologue sociale spécialisée dans les études multi-espèces, les systèmes de savoirs autochtones et les méthodologies de recherche dialogiques, rejoint l’Université de Liège avec son projet ANICOM - financé par un Consolidator grant du Conseil européen de la recherche (ERC) - un projet de recherche pionnier visant à révolutionner notre compréhension de la communication interespèces.
L
e projet ANICOM aborde une question cruciale dans le champ émergent des recherches multi-espèces : comment dépasser les sciences sociales centrées sur l’humain pour engager un dialogue significatif avec les animaux non humains ? Si les études traditionnelles se sont intéressées à la cognition animale, à la sentience* et à la communication, ANICOM entend aller plus loin en intégrant la Communication Intuitive Interespèces (CII), une pratique utilisée par les communicateurs animaliers pour échanger de manière explicite et bidirectionnelle avec les animaux.
« Les dernières décennies ont vu émerger de nombreuses découvertes concernant l’intelligence et les capacités communicationnelles des animaux non humains, explique Vanessa Wijngaarden, anthropologue à l’Institut de recherche en sciences sociales de l’ULiège. Ces avancées remettent en cause les conceptions anciennes fondées sur la supériorité humaine en matière de langage et de culture. Pourtant, le monde académique n’a pas encore développé de méthodologies permettant d’intégrer pleinement les perspectives non humaines dans la recherche. ANICOM vise à combler ce fossé en combinant les méthodologies des sciences sociales et naturelles avec l’expertise de communicateurs animaliers professionnels, de détenteurs de savoirs autochtones, et des animaux eux-mêmes. »
ANICOM se distingue par son caractère innovant à plusieurs égards :
- Il collabore directement avec des communicateurs animaliers experts afin d’étudier leurs stratégies pratiques d’interaction avec les animaux.
- Il triangule des méthodes de recherche variées, telles que l’observation participante, la Q-méthodologie, les entretiens et des techniques audiovisuelles comme les journaux vidéo et l’élucidation par la vidéo**.
- Il intègre les systèmes de savoirs autochtones, le nouveau matérialisme, le posthumanisme, la biosémiotique et les études sur la cognition animale afin de développer des innovations transdisciplinaires.
- Il inclut les animaux comme participants de recherche à part entière, et non comme de simples objets d’observation humaine.
Déconstruire les frontières entre humains et animaux
En explorant la CII et ses implications pour le dialogue multi-espèces, ANICOM remet en question les frontières établies entre humains et animaux, ainsi que les hiérarchies entre savoirs dominants et subalternes. Le projet soutient que les échanges intuitifs avec les animaux, souvent marginalisés par la science dominante, recèlent un potentiel considérable et encore largement inexploité pour comprendre les perspectives non humaines.
Lors d’études exploratoires préliminaires, Vanessa Wijngaarden a observé plus d’une cinquantaine de séances de communication entre communicateurs animaliers experts et animaux, à travers diverses espèces et contextes culturels. Les résultats se sont révélés frappants : par l’intermédiaire des communicateurs, les animaux ont fourni des réponses claires et vérifiables, révélant leurs expériences personnelles, leurs besoins, voire des éléments biographiques historiques. En collaborant avec des communicateurs issus de différents horizons - anglophone, afrikaans, shona et khoisan - l’étude pilote a mis en évidence des similitudes dans les modalités de ces interactions. Dans le cadre d’ANICOM, ces mécanismes communicatifs partagés seront étudiés plus en profondeur à travers des études de cas européennes, asiatiques, africaines et nord-américaines, impliquant des animaux de douze espèces différentes.
Vers des Méthodes Dialogiques Multi-espèces (MDM)
L’objectif ultime d’ANICOM est d’élaborer des Méthodes Dialogiques Multi-espèces (MDM), un cadre novateur qui dote les chercheurs d’outils théoriques et méthodologiques pour intégrer les perspectives non humaines dans la recherche académique. Ce cadre vise à remettre en cause les hiérarchies homme-animal, à promouvoir un dialogue équitable entre systèmes de savoirs divers - y compris les ontologies et épistémologies autochtones - à favoriser une réflexivité accrue sur les limites de la compréhension humaine des perspectives animales, et à renforcer la pertinence et l’impact des points de vue non humains dans le discours scientifique.
En synthétisant les apports des communicateurs animaliers, des théories académiques, des visions du monde autochtones et des savoirs propres aux animaux, ANICOM ouvre la voie à une approche plus inclusive, éthique et holistique de l’étude du monde social, une approche qui reconnaît l’intelligence et l’agency des animaux non humains.
* La sentience désigne la capacité d’un être à faire l’expérience subjective de sensations ou d’émotions.
** L’élucidation est un ensemble de techniques visant à faire émerger chez un participant des savoirs, souvenirs, opinions ou émotions.
À propos de Vanessa Wijngaarden
Vanessa Wijngaarden est une anthropologue sociale de renom, spécialisée dans les études multi-espèces, les systèmes de savoirs autochtones et les méthodologies de recherche dialogiques. Forte d’une vaste expérience de terrain à travers l’Afrique, elle a développé des approches interdisciplinaires novatrices reliant l’anthropologie classique aux paradigmes posthumanistes émergents.
À travers le projet ANICOM, la Dre Wijngaarden et son équipe contribuent non seulement à l’avancée des connaissances scientifiques, mais participent également à un changement de paradigme dans les sciences sociales, où le « social » s’étend au-delà de l’humain pour inclure les voix et expériences du monde plus-qu’humain.
Site web d’ANICOM